mars 14, 2026

Comprendre les grands principes des immeubles haussmanniens

Partager

Lorsqu’on se promène dans la ville de Paris, surtout le long des grands axes du cœur de ville, les blocs de bâtiments enserrant une série d’ilots, faits de grosses pierres de taille, dans un alignement et une uniformité quasi parfaits ne passent jamais inaperçus. Cette architecture et cette structuration de l’espace portent la marque d’un homme : Haussmann. Sa théorie et sa pratique de l’architecture et de l’urbanisme ont dessiné des rues somptueuses de Paris et ont influencé d’autres villes. Mais qui est Haussmann ? Quelles raisons ont motivé l’édification d’immeubles dits haussmanniens ? Quels en sont les grands principes et ses conséquences ?

1. Eugène Haussmann

Il n’a en réalité pas de formation d’architecte ni d’urbaniste, mais la vision de l’homme est telle qu’elle impacta durablement le paysage de la ville lumière. Encore appelé le baron Haussmann, Georges Eugène Haussmann (1809-1891) né et décédé à Paris, était un haut fonctionnaire ainsi qu’un homme politique français. Après ses études de droit et l’obtention de son doctorat en 1831 (Tulard, 2020), il commence progressivement à gravir les échelons de la fonction administrative. Il occupe les postes de secrétaire général, de sous-préfet, de conseiller de préfecture et de préfet dans différents départements. Il se fait remarquer d’abord en tant que préfet de la Gironde dès 1851 où il fait réaliser notamment dans la région des lignes de chemin de fer, des usines, et à Bordeau, des travaux de percements de voies, d’éclairage et d’adduction en eau. Il prendra les rênes de la préfecture de la Seine deux ans plus tard où il entreprendra, sous ordre de Napoléon III, la transformation de Paris (« Georges Eugène Haussmann », 2021).

Eugène Haussmann
Eugène Haussmann - Unknown . Upload, stitch and restoration by Jebulon, Public domain, via Wikimedia Commons

2. Les enjeux

Au cœur des préoccupations ayant motivé les travaux haussmanniens se trouvent l’amélioration de la situation sanitaire, l’image de la ville, la sécurité, et le logement. L’autre objectif était de favoriser la circulation avec trois grandes idées au départ : la grande croisée Nord-Sud, la réalisation d’un boulevard circulaire au niveau de la place de l’Etoile et la desserte des gares.

La forte croissante démographique dans la région parisienne couplée à la prolifération des taudis, la mémoire des épidémies de choléra de 1832 et 1848 vont générer la nécessité de créer des habitats et des espaces aérés afin de chasser les miasmes[1], porteurs de maladies. Les taudis parisiens sont démolis, de nouveaux logements voient le jour, de nouveaux quartiers sont créés notamment dans la partie ouest. Parallèlement, les réseaux d’alimentation en eau et d’évacuation des eaux usées sont mis en place. Le vaste chantier urbain de Haussmann avait également pour but de renforcer la sécurité après les révolutions successives de 1789, 1830 et 1848. Il fallait de grandes circulations pour permettre l’intervention rapide des forces de l’ordre, et des projets de renforcement sécuritaire comme la construction de casernes pour sapeurs-pompiers (Haussmann – Atlas historique de Paris, s. d.). Par ailleurs, inspiré par le modèle de l’Angleterre, Napoléon III désire donner à Paris l’image d’une ville moderne, en rupture avec un Paris du moyen-âge qui doit être rasé.

Percées de Haussmann
Percées de Haussmann - https://paris-atlas-historique.fr

3. Les immeubles haussmanniens

Les immeubles haussmanniens possèdent une écriture architecturale particulière tant en plan qu’en façade. En étudiant les immeubles du boulevard Saint-Germain, (Darin, 1989) décrit deux éléments typologiques forts tels que l’enfilade des pièces sur rue, des éléments typologiques faibles tels que les escaliers et locaux de services, et des éléments typologiques au statut plus ambigu comme l’entresol.

a. Harmonie et façade

Embellir la ville de Paris passait nécessairement par une recherche de cohérence, d’harmonie dans la structure urbaine. Haussmann contraint les acquéreurs à l’uniformité. Les immeubles d’un même îlot devaient désormais avoir la même hauteur, les lignes principales (balcons, corniches…) être continues d’un immeuble mitoyen à l’autre, la pierre de taille utiliser comme matériau de construction. La façade haussmannienne comporte plusieurs niveaux : un rez-de-chaussée souvent commercial, un entresol juste au dessus et les étages comportant les différents appartements. L’entresol a un statut ambigu, tant dans son usage et sa représentation sociale que dans son expression architecturale. Il peut en effet servir de stockage pour les boutiques, de conciergerie, ou même de logement avec une hauteur d’étage très fluctuante. Sa façade peut être de texture et couleur différentes tout comme elle peut se confondre avec le reste de parement des étages.

La valeur et l’importance des étages d’appartement ainsi que leur hauteur diminuent au fur et à mesure que l’on monte (Darin, 1989). Ainsi le premier étage dit noble est doté d’un balcon filant, d’une hauteur d’étage très généreuse et de riches décorations aux ouvertures. Les étages du milieu aux décorations plus sobres peuvent disposer de balcons isolés. L’avant dernier étage destiné aux plus modestes possède un balcon filant peu profond qui équilibre la lecture de la façade. Les pièces mansardées du dernier niveau accueillent les chambres de bonnes. Le nombre maximum d’étages est 6.

b. Enfilade et organisation en plan

L’enfilade est l’élément typologique le plus constant de l’immeuble haussmannien. Chaque appartement comporte une série de pièces de vie le long de la façade sur rue. Ces pièces communiquent entre elles par des cloisons percées d’ouvertures centrales ou adjacentes au mur de façade. Le mur de refend qui est parallèle au mur de façade sur rue et qui délimite les pièces de vie, représente une ligne de démarcation en élément typologique fort (enfilade) et éléments typologiques faibles (partie arrière, annexes, cour…). Ces éléments sont qualifiés de faibles à cause de leur irrégularité d’un immeuble à l’autre et de leur inconstance au cours de l’histoire. (Darin, 1989) l’illustre très bien en prenant l’exemple d’un immeuble en L : « Ainsi, un bâtiment en L ne se divise pas comme on l’entend d’habitude, en un corps de bâti double (entre rue et cour) et un corps simple (adossé au mitoyen), mais en deux corps simples : une enfilade (sur rue) et un L (autour de la cour), d’une part la régularité, de l’autre le « fourre-tout » et le désordre typologique ».

Eléments typologiques
Eléments typologiques - Image par Ulrich YALO

L’immeuble haussmannien type comporte généralement deux escaliers : un grand escalier pour accéder aux appartements, et un plus petit dit de service, qui dessert les chambres de bonnes situées sous la mansarde et qui ouvre sur la cuisine aux niveaux inférieurs. Ces escaliers font partie des éléments typologiques faibles, leur positionnement évoluant au gré de la morphologie de la parcelle ou des idées de l’époque sur ces éléments architecturaux.

L’îlot haussmannien obéit à un schéma rue-bordure-cour ; les immeubles se partagent de petites cours au statut confus, séparées par des murs au RDC, et qui éclairent et ventilent la partie arrière des bâtiments. Ces cours intérieures banalisées comportant parfois des ateliers ou locaux annexes sont souvent désordonnées peu entretenus contrairement à la façade principale extérieures ordonnée et propre, présentée à la rue (Panerai et al., 1997).

4. Conséquences

Il est indéniable que les grands travaux haussmanniens ont agrémenter l’image de la ville lumière, que les larges voies et les travaux de réseaux ont améliorer la circulation et les conditions sanitaires de la ville. Paris est l’une des destinations touristiques les plus prisées.  Plusieurs problèmes sont toutefois à noter. La préoccupation initiale consistant à fournir aux populations plus modestes des logements dignes, a été délaissée en cour de route. Résultat, seuls les plus nantis s’approprient les immeubles haussmanniens, les plus démunis désertant le centre-ville. Il s’agit là, disons-le, d’une ségrégation totalement assumée par le baron Haussmann. « Même si l’on fait remarquer, avec un soupir, que la disparition d’une partie du vieux tissu était le prix à payer pour l’assainissement des centres et leur adaptation à la circulation moderne, on déplore hautement ce qui s’ensuivit partout où souffla l’esprit d’Haussmann, c’est-à-dire l’expulsion des pauvres vers des périphéries lointaines et mal équipées, premier pas vers les ségrégations contemporaines » dixit (Jaillet et al., 2008). De plus Haussmann s’intéresse finalement assez peu à l’extension de la ville et à la création de nouveaux quartiers (Haussmann – Atlas historique de Paris, s. d.). En ce qui concernes les bâtiments, il faut noter que la mono orientation des pièces ne permet pas d’optimiser les apports lumineux. L’intimité est mise à mal avec les cours intérieurs qui n’empêchent pas les regards voisins. Par ailleurs, les contraintes pour la constitution du nouveau tissu sont telles qu’il en résulte des façades souvent similaires ce qui crée une neutralité qui peut être très vite lassante visuellement.

 

Pour résumer, la volonté de construire de nouveaux logements, d’améliorer la circulation, la sécurité et les conditions d’hygiène ont amener aux grands travaux qui portent la marque d’Eugène Haussmann. Sa vision et les contraintes qu’il impose aux acquéreurs engendrent les bâtiments spécifiques dits haussmanniens. Ces édifices possèdent des éléments typologiques forts et faibles qui les caractérisent et concourent à leur esthétique et leur fonctionnalité. Toutefois si l’on reconnaît les avantages des travaux haussmanniens il faut aussi souligner que ces derniers ont contribué à une mise à l’écart des plus pauvres, et la pertinence de certains dispositifs architecturaux reste encore à démontrer.

Références

Darin, M. (1989). Immeubles haussmanniens. Nantes : Ecole d’Architecture de NantesParis : Bureau de la Recherche Achitecturale.

Georges Eugène Haussmann. (2021). In Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Georges_Eug%C3%A8ne_Haussmann&oldid=186314934

Haussmann—Atlas historique de Paris. (s. d.). Consulté 4 janvier 2022, à l’adresse https://paris-atlas-historique.fr/64.html

Jaillet, M.-C., Perrin, E., & Ménard, F. (Éds.). (2008). Diversité sociale, ségrégation urbaine, mixité. Plan urbanisme Construction Architecture.

Panerai, P., Castex, J., & Depaule, J.-C. (1997). Formes urbaines : De l’îlot à la barre. Éd. Parenthèses.

Tulard, J. (2020). Dictionnaire du Second Empire. https://www.fayard.fr/histoire/dictionnaire-du-second-empire-9782213592817

Images

Immeuble haussmannien – Image par ael_ix de Flickr

Eugène Haussmann – Unknown . Upload, stitch and restoration by Jebulon, Public domain, via Wikimedia Commons

Percées de Haussmann – https://paris-atlas-historique.fr

Immeubles de style haussmannien – Image par sarczix_ de Flickr

Etages haussmanniens – Image par Marie-Hélène Cingal de Flickr

Eléments typologiques – Image par Ulrich YALO – fichier source : Darin, M. (1989). Immeubles haussmanniens. Nantes : Ecole d’Architecture de NantesParis : Bureau de la Recherche Achitecturale.


Partager

3 réflexions sur « Comprendre les grands principes des immeubles haussmanniens »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *