La simplicité, la sobriété, les lignes épurées en architecture ont souvent été évoqués pour faire allusion à la révolution moderniste du XXè siècle. Mais s’il y a bien un type de construction pour laquelle le style minimaliste n’a plus de secret, c’est bien la maison japonaise. Cette dernière, depuis plusieurs centaines d’années rassemble tout ce qui séduit aujourd’hui dans une architecture contemporaine : esthétique, sobriété, matériaux harmonieux, relation extérieur-intérieur très forte, et bien d’autres atouts. Le fantasme de la maison traditionnelle est tel qu’on la retrouve fréquemment dans l’univers de jeux vidéos tels que Sekiro : shadow dies twice, Ghost of Tsushima, Aragami et bien d’autres. Je vous propose d’aller à la découverte d’un style architectural atypique qui a marqué la culture nipponne depuis plusieurs siècles à travers ses origines, son caractère esthétique, son organisation, ses matériaux et enfin son évolution contemporaine.
1. Les origines : La maison du thé
C’est vers le Xè siècle qu’est introduit au japon le thé par les prêtres zen, parti auparavant étudier en Chine. La préparation et la manière de servir le thé commença à revêtir une importance capitale au sein de la société japonaise, au point de devenir un rituel. Au XVIè siècle, le maître du thé Sen Rikyu Soeki, posa les bases rigoureuses de ce qui servait de cadre pour la cérémonie du thé : La structure, la matérialité et la philosophie qui devait renvoyer à l’éphémère et à la fusion avec la nature. En effet, ce type de construction, loin d’offrir un cadre ultra sécurisé à ses occupants, est vulnérable aux séismes et incendies. Mais le bois utilisé, la légèreté et la transparence de ses éléments et structures visent surtout à adopter une attitude d’acceptation vis-à-vis des forces de la nature, et une communion avec cette dernière. La maison du thé inspira dans un premier temps le modèle de maison de la classe des samouraïs, puis dans un second temps, celui de tout individu souhaitant et pouvant financièrement en posséder (Murata & Black, 2002). Ainsi naît le modèle de maison japonaise qui comporte toutefois de nombreuses subtilités selon l’organisation choisie et plusieurs variantes selon ses fonctions annexes ou sa localisation : maison de ville, maison de montagne, maison impériale, auberge traditionnelle, etc.
2. La conception japonaise de l’esthétique
La maison est donc ancrée dans la philosophie d’esthétique sur laquelle est fondée la maison du thé. Il s’agit de la philosophie du zen prônée par les moines bouddhistes. « Le but avoué de la cérémonie du thé est l’appréciation active des qualités inhérentes à la simplicité, au dépouillement, à l’imperfection formelle de la réalité tangible, de façon à se libérer l’esprit de contraintes formelles et mondaines et à capter finalement l’essence de la vie » (Bonnin & Pezeu-Massabuau, 2017). L’esthétique japonaise se traduit dans une multitude de détails quotidiens. Qu’il s’agisse de servir une tasse de thé, de saluer, d’écrire, de s’assoir sur le tatami, chaque geste est chargé d’un sens profond de l’esthétique et d’une certaine délicatesse. Dans la maison, cela se traduit d’abord par l’absence de fioritures, un jeu épuré de lignes verticales et horizontales excluant toute oblique. A cela s’ajoute l’absence de symétrie dans le plan de la maison et l’aménagement des pièces, la sobriété du décor (une tasse de porcelaine posée sur une petite table au bois poli par exemple) voire l’absence quasi-totale de mobilier comme c’est généralement le cas dans les chambres à coucher où les futon (matelas japonais) sont rangés au lever du jour dans des placards. Selon (Bonnin & Pezeu-Massabuau, 2017), cette esthétique est fondamentalement basée d’une part sur la satisfaction individuelle d’habiter en communion avec la nature, et d’autre part une certaine vanité liée à la volonté de présenter une image sociale désirable auprès du visiteur.
3. Architecture
La maison japonaise rejette toute symétrie ou tout centre de pivot. Elle intègre plutôt une notion de fond (oku). Un peu à la manière d’un oignon, des catégories d’espaces successifs et un parcours sont mis en place, depuis l’extérieur (omote) qui peut être une cour ou une entrée vers le fond (oku). Ce fond est en réalité un concept assez peu explicite pour désigner l’espace intérieur, qui peut être librement placé n’importe où. « Il n’y a donc pas au Japon de délimitation d’un espace, mais un enveloppement qui permet une grande flexibilité pour adapter la forme de ce qui doit être enveloppé. La caractéristique principale des espaces ainsi créés est qu’ils ne sont pas statiques mais qu’ils se déploient dans la durée, chaque espace peut donc recevoir des fonctions différentes en fonction des divers moments de la journée » (Noyez, 2004).
Pour accéder à l’intérieur de la maison, il faut passer par le doma. C’est l’entrée considérée comme un prolongement de la rue ou de la cour en fonction de l’organisation de la maison. Son sol est soit revêtu de carreaux, soit en terre battue. Il permet d’accéder, via une légère surélévation (généralement entre 15 et 50 cm), non seulement aux espaces de service comme la cuisine, mais aussi aux circulations extérieures sous forme de galeries (l’engawa). Ces espaces sont quant à eux, planchéiés et il faut se chausser de pantoufles pour y accéder. On accède ensuite à l’espace des pièces. La maison traditionnelle japonaise comporte une ou plusieurs pièces contigües sans couloir intérieur. On passe d’une pièce à l’autre en faisant coulisser les panneaux de papier translucide (shoji). Le sol des pièces importantes, notamment les chambres et le zashiki est généralement revêtu de tatami[1] sur lequel il faut obligatoirement marcher pied nu ou en chaussette. Dans les chambres à coucher, les matelas, étalés à même le sol durant la nuit, sont disposés dans le placard au lever du matin, ce qui libère la pièce qui aura alors une autre fonction pour la journée. Certaines chambres peuvent se trouver à l’étage dans le cas des maisons à plusieurs niveaux. Le zashiki représente la pièce principale, la salle d’honneur où l’on reçoit les invités de marque. Obligatoirement recouvert de tatami, il comporte un petit espace (plus précisément une petite alcôve) surélevé de d’une dizaine de centimètres. Il s’agit du tokonoma, où sont exposés des objets d’art, des calligraphies, des fleurs, et toute sorte d’éléments décoratifs. Les pièces s’ouvrent sur le jardin intérieur grâce au coulissement des panneaux, l’engawa représentant une zone de transition. A chaque niveau le seuil occupe une place très importante. Les cloisons légères, les surélévations, les changements de revêtement et la présence de certains objets insolites contribuent à marquer une limite symbolique certes, mais s’accompagnent aussi d’états d’esprit et de rituels bien précis : déchaussement, accroupissement pour déplacer un panneau de shoji, politesses pour saluer un invité à l’entrée par exemple.



4. Organisation et principes de construction
Le nombre de pièces est très variable. Mais en fonction de la position et de la morphologie du doma dans l’habitation, on distingue six types principaux de plan. La structure de la maison japonaise est en bois avec un système de poteau-poutre surmonté d’une charpente. Tandis que les séparations intérieures sont faites de panneaux coulissants de shoji, les parois de façade peuvent être de deux types : le mur Ôkabe constitué de panneau bois + vide + panneau bois ; le mur Shinkabe qui est constitué d’une âme en torchis (ossature bambou + terre argileuse) et d’un revêtement en enduit de plâtre, l’ensemble s’insérant entre les montants de structure. Le plancher des pièces et de l’engawa sont désolidarisés du sol par l’intermédiaire d’une pierre massive. On distingue six catégories de toiture pour la maison japonaise : kabuto (casque), yosemune (comble à deux croupes), kudo (fourneau), type du sud à deux bâtiments de type yosemune, takabei (haut mur) (Bonnin & Pezeu-Massabuau, 2017).


5. Evolutions
Avec la mondialisation qui affecte tous les secteurs de la vie, de nombreux changements se font ressentir dans les maisons japonaises existantes ou nouvellement construites. Il n’est plus guère étonnant de rencontrer dans certaines maisons urbaines des mobiliers à l’occidental : disposition de chaises et table dans la salle à manger, fauteuils, mobilier de lit, etc. Des nouveaux bâtis en dur sont de plus en plus nombreux avec des systèmes d’isolation et de chauffage plus performants. Le plan type couloir fait son apparition et distribue les pièces autrefois contigües. Tandis que les pièces traditionnelles sont souvent multifonctionnelles et peuvent changer plusieurs fois d’occupant au fil de la vie familiale, celles des nouvelles constructions sont de plus en plus individualisée et figée dans leur fonction. Cependant des éléments forts subsistent généralement tels que l’oku, des géométrie sobres, l’importance du parcours et des transitions, la connexion à nature…


En somme, la maison traditionnelle japonaise tire ses origines de la maison du thé dont les fondements de construction ont été établis au XVIè siècle. La particularité de cette maison est son style épuré, l’exposition des structures, ses matériaux naturels en bois, terre, plâtre et paille, et la notion d’oku (fond) qui génère un parcours, une transition progressive de l’extérieur vers l’intérieur. Cette une maison qui ne s’oppose pas réellement aux affres climatiques, mais qui par sa légèreté et sa porosité, est intimement connectée à la nature. Les variantes sont nombreuses en ce qui concerne le lieu, le statut social du propriétaire, le type de plan ou de toiture choisie. Certaines constructions contemporaines s’ouvrent aux évolutions mondiales avec de nouveaux mobiliers et matériaux, tout en conservant certains langages et éléments forts de l’architecture traditionnelle.
[1] Le tatami est une natte faite de paille de riz tressée servant de revêtement de sol dans la culture japonaise. Ses dimensions sont généralement de 91 x 182 cm (dans un rapport largeur/longueur de 1/2).
Références
Bonnin, P., & Pezeu-Massabuau, J. (2017). Façons d’habiter au Japon : Maisons, villes et seuils. CNRS éditions.
Murata, N., & Black, A. (2002). La maison japonaise. Flammarion.
Noyez, C. (2004). L’UTILISATION DE CONCEPTS TRADITIONNELS DANS L’ARCHITECTURE JAPONAISE CONTEMPORAINE. 43.
Images
Maison traditionnelle japonaise – Pixabay
Estampe de Yôshû Chikanobu (1895) montrant l’accueil à une cérémonie du thé – Image by Jean-Pierre Dalbéra
Importance de la posture, du geste et du décor dans la perception de l’esthétique – Image by kuma
Maison en campagne – Image par Jack Lloyd
Maison en milieu urbain – Julien Lozelli
Pièce du zashiki avec vue sur le tokonoma – Y. Hila
Principaux types de plans – Image by Ulrich YALO
Types de mur de façade – Image by Ulrich YALO
Séjour traditionnel avec des équipements modernes – image by 四万 たむら
Chambre avec mobiliers modernes dans la galerie – Image by Christian Lagat
