décembre 6, 2025

Habiter a-t-il un intérêt philosophique ?

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Durant les premiers millénaires de son existence sur terre, l’être humain a longtemps pratiqué le nomadisme avant de commencer progressivement à se sédentariser vers la fin de la préhistoire. Même si le nomadisme a longtemps perduré et continue d’exister aujourd’hui dans certaines régions ou sous d’autres formes, la sédentarité est globalement adoptée par la plupart des humains. Se sédentariser, c’est d’une certaine manière poser ses bagages, vivre de manière stable à un endroit, avoir un toit où dormir. En d’autres termes, cela veut dire habiter. Aujourd’hui, on habite un lieu, un espace, une ville… Si le fait de se stabiliser en un lieu a notamment permis la sécurité alimentaire, le développement de la civilisation, et la transmission des connaissances, il semble y avoir un intérêt négligé ou oublié. Il s’agit de la quête de sens à habiter la terre. En d’autres termes, le sens philosophique de l’habiter, ou le « pourquoi habitons-nous ? ». C’est une question cruciale que je propose d’aborder au travers de différents points : la maison et ses promesses ; la notion de Dasein dans l’habiter ; la réponse architecturale à la quête de sens humaine.

1.   La maison et ses promesses

Il existe un rituel particulier que l’on effectue tous avant de s’octroyer un logement, quelque soit la région ou la culture à laquelle on appartient. Il s’agit de la visite des lieux. Hormis les évaluations diverses que cela représente, il s’agit surtout d’une tentative de déchiffrer dans les lieux, la promesse d’un bonheur vécu, partagé. L’appartement est-il suffisamment ouvert sur le paysage ? La terrasse est-elle suffisamment grande pour accueillir des invités ? L’environnement et le voisinage m’ont-ils l’air accueillants ? etc.  L’esthétique architecturale de la maison et notre besoin physiologique de protection comptent pour très peu dans le choix du lieu d’habitation. Selon le philosophe (Coccia, 2021), le bonheur implique notre capacité à avoir un impact sur notre environnement à divers niveau (objet, matière, entourage, etc.). La maison cristallise cet objectif superposant psyché et matière, âme et monde. Elle est donc l’interface (ou le médium) qui permet notre capacité d’agir sur le monde. Nous construisons et habitons pour accaparer un ensemble d’artéfacts matériels et immatériels (atmosphères, évènements, personnes, etc.) qui rendent notre bonheur possible. Pour un architecte, l’acte de conception comporte une dimension psychologique, car de ses plans découlera le vécu d’un ensemble d’émotions et d’expériences pour les futurs occupants. La maison représente le programme matériel de notre vie et de nos amours sous toutes ses formes (rêves, partages, repos, etc.). Qu’on habite sur une île desserte, ou dans une grande métropole, cela n’a aucune importance. On pourrait même aller jusqu’à dire que la maison en tant que telle « n’existe pas ». La seule chose qui existe et aie de l’importance, c’est le « faire-maison », c’est-à-dire la domestication réciproque entre nous et les choses qui nous entourent. « L’insuffisance de nos maisons, je le redis, n’est jamais purement architectural ou esthétique ; elle est toujours et avant tout éthique. Lorsqu’elles nous déçoivent, c’est parce qu’elles ne parviennent pas à tenir la silencieuse promesse de bonheur partagé qu’elles nous ont faite lors de notre première rencontre » (Coccia, 2021)

2.   La notion du Dasein dans l’habiter

Le terme Dasein est un mot allemand qui se compose étymologiquement de Da qui signifie « là », et Sein qui signifie « être » (« Dasein », 2025). Dasein signifie donc littéralement être là. Le philosophe Martin Heidegger s’est approprié ce terme pour désigner l’Homme dans sa réalité ontologique, l’Homme qui se pose la question de sa propre existence contrairement aux autres formes de vie. En clair, il s’agit de désigner l’Homme sous l’angle de son rapport au monde (Heidegger et al., 1986). C’est notion aura un impact sur notre compréhension de la manière d’habiter de l’Homme.

Pour les philosophes traitant de la phénoménologie et de l’existentialisme, la condition humaine est caractérisée par une angoisse, forme de sentiment d’étrangeté au monde. Celle-ci est liée à la facticité et à l’existentialité. Facticité car l’Homme ne décide pas de sa naissance : il est jeté dans le monde sans l’avoir décidé. Existentialité car il existe tout en ayant conscience de sa mort à venir. Le désir d’habiter serait selon Heidegger une tentative d’échapper à cette angoisse et trouver un ancrage dans ce monde dans lequel il a été projeté (Bonicco-Donato, 2019). L’Homme « déboussolé », doit trouver sa place dans le monde. Trouver sa place dans le cosmos, c’est aussi une idée que prônaient les stoïciens comme Epictète Sénèque et Marc Aurèle. Il s’agit donc de cela. Trouver sa place dans le monde en repoussant les limites du sentiment d’étrangeté par l’appropriation, l’accoutumance et l’interaction réciproque avec la nature, notre entourage, donc notre habitat. Pour Heidegger, habiter est donc nécessaire à notre équilibre, à notre psyché, et c’est le moyen par lequel nous « sommes au monde ». On pourrait dire « j’habite donc je suis ».

Illustration du Dasein (l'être qui se pose la question de son existence) - Générée par IA (Gemini)

3.   La réponse architecturale à la quête de sens humaine

Encore faut-il de l’habitat soit en mesure de répondre à cette quête de sens du Dasein. (Bonicco-Donato, 2019) dénonce deux choses dans l’architecture contemporaine : le nombrilisme à travers une forme de glamourisation de l’architecture, et un nihilisme à travers une hyper standardisation de la construction. Seul un habitat ancré au lieu, aidera le Dasein qui y habite à trouver sa place dans le monde. Seul ce type d’habitat permet une coappartenance entre l’Homme et son milieu.

C’est une idée qu’a défendue Kenneth Frampton à travers sa notion de régionalisme critique. Il opte pour une architecture certes moderne, mais qui conserve et met en avant des particularités culturelles et géographiques locales. Dans la même lignée, (Norberg-Schulz, 1997) soutient l’idée de mettre en valeur le Genius Loci[1] par l’architecture, en révélant l’identité, le caractère et l’atmosphère du lieu. On ne construit pas dans un désert subsaharien, comme on construit en milieu urbain. On ne construit pas non plus en montagne tropicale, comme on construirait en plaine méditerranéenne. En ce sens, l’habitat doit être comme un « pont » qui relie l’Homme à son monde. En Chine c’est l’art du Fengshui qui se rapproche le plus de cette idée. Basée sur des principes de la philosophie taoïste, le Fengshui a pour but d’harmoniser l’énergie environnementale de sorte à favoriser le bien-être et la prospérité des habitants (« Feng shui », 2025). Il recherche un équilibre entre l’être et son environnement. Cela peut passer par différentes actions : le choix d’un environnement proche de la nature ; l’orientation de la maison qui permettra le plus possible d’accueillir la lumière et favoriser le bien-être ; la présence des cinq éléments de la nature (l’eau, la terre, le feu, le bois et le métal) ; l’agencement des pièces ; etc.

Enfin, pour Martin Heidegger, il faut aménager dans son habitat le Quadriparti. Cette dernière notion développée par le philosophe allemand lors d’un cycle de conférence à Brême en 1949 renvoie à quatre éléments que sont la terre, le ciel, les divin et les mortels. (Bonicco-Donato, 2019) analyse comment l’architecture peut rassembler le Quadriparti pour permettre l’équilibre entre l’Homme et son monde. Un habitat qui accueille la terre est une construction qui ne l’asservit pas, qui ne la domestique pas. Au contraire, elle s’y implante délicatement, avec le mois d’impact possible, préservant ainsi son intégrité, dans une logique écoresponsable. Un habitat qui accueille le ciel ne cherche pas le mettre à distance par différents artifices et équipements techniques. Il offre la possibilité de la contemplation du ciel, de la conscience du temps qui coule, de l’adaptation aux variations climatiques. Un habitat qui accueille le divin ne dénature pas le caractère sacré et singulier d’un lieu, mais le conserve, le met en valeur, le respecte. Un habitat qui accueille les mortels n’est pas qu’un simple réceptacle pour la survie. Il offre à l’Homme conscient de ses angoisses et de sa finitude, un ancrage rassurant, lui permettant d’assumer de manière authentique son rapport au monde. En clair, « la vraie construction qui permettra à l’Homme d’habiter pleinement sera celle qui prend soin du monde dans lequel elle s’insère, qui le révèle. Le constructeur ou l’architecte authentique sera celui qui cultive le site, autrement dit celui qui lui permet de porter ses fruits, non pas le créateur tout puissant mais le démiurge patient ou encore le jardinier » (Bonicco-Donato, 2019).

Pour conclure, certaines de nos aspirations et espérances profondes sont en lien étroit avec notre lieu d’habitation. Celui-ci aura la capacité ou non de répondre à ces attentes et contribuer au bien-être de l’Homme. Le Dasein, c’est-à-dire l’Homme qui se pose la question de sa propre existence a besoin de trouver sa place dans le monde, face à la facticité et à l’existentialité de sa nature humaine. C’est là qu’habiter vient permettre au Dasein de trouver un ancrage dans le monde, de l’apprivoiser pour in fine, établir une coappartenance entre lui et la nature qui l’accueille. Pour s’assurer qu’un habitat permet de concrétiser cet objectif, en tant que concepteur ou habitant, on pourra se poser quelques questions essentielles : L’habitat m’offre-t-il des possibilités de contemplation, me rend-il disponible et attentif à ce qui m’entoure ? Respecte-t-il la terre, le sacré ? Accueille-t-il le ciel, les mortels ? Je conclue avec cette citation de (Bonicco-Donato, 2019) : « Le style architectural n’est pas un critère distinctif entre la bonne et la mauvaise construction : seule compte la nature de la relation établie avec le monde ».

Références

Bonicco-Donato, C. (2019). Heidegger et la question de l’habiter : Une philosophie de l’architecture. Parenthèses. 206 Pages.

Coccia, E. (2021). Philosophie de la maison : L’espace domestique et le bonheur. Gallimard. 208 Pages.

Dasein. (2025). In Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Dasein&oldid=223888388

Feng shui. (2025). In Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Feng_shui&oldid=224373879

Genius loci. (2025). In Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Genius_loci&oldid=222800276

Heidegger, M., Vezin, F., Boehm, R., Heidegger, M., & Heidegger, M. (1986). Être et temps. Gallimard. 600 Pages.

Norberg-Schulz, C. (1997). Genius loci : Paysage, ambiance, architecture. Margada. 216 Pages.

 

Images

Habitat et Philosophie (Image de couverture) – Image générée par intelligence artificielle (ChatGPT avec DALL·E), OpenAI, mai 2025

Dasein – Image générée par intelligence artificielle (Gemini), Google, mai 2025

« La maison sur la cascade » de Franck Lloyd s’intégrant à la nature – Image de Pixabay

Casa Brutale, projet conceptuel fusionnant avec la terre tout en s’ouvrant au monde – Image d’OPA (archdaily)

Casa Brutale (vue depuis l’entrée) – Image d’OPA (archdaily)

Casa Brutale (vue intérieure) – Image d’OPA (archdaily)


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