Le monde de l’architecture est marqué par plusieurs distinctions : Prix Carlsberg, Praemium Impérial, Prix Aga Khan, médaille RIBA etc. Il y en a une qui est considérée comme la plus importante de toutes. Elle représente en quelques sortes le prix Nobel de l’Architecture, et vous en avez peut-être déjà entendu parler. Il s’agit du Pritzker Prize (PP). Les Lauréats de cette année 2021 sont les architectes Anne Lacaton et Jean-Phillipe Vassal. Mais d’où vient cette haute distinction et à quoi sert-elle ? Existe-t-il un profil type des lauréats ? Que faut-il comme aptitudes pour être éligible comme candidat sérieux au Pritzker ? Nous allons découvrir la petite histoire cachée derrière ce prix.
1. Origines
Dans l’optique de récompenser les meilleurs architectes au monde, vivants, le Pritzker Prize a été créé dès l’année 1979 par la famille Pritzker via la fondation Hyatt. Cette famille milliardaire des Etats Unis d’Amérique est la progéniture de Nicholas Pritzker, immigré juif ukrainien qui débarqua à Chicago en 1881. Trois générations plus tard, ses descendants Jay, Donald et Robert vont s’associer et investir dans l’immobilier et notamment dans la chaîne d’hôtels de luxe Hyatt (Les Pritzker, la saga d’un empire américain, s. d.). En 1967, ils prennent possession du bâtiment qui sera plus tard le Hyatt Regency Atlanta. Sa particularité, c’est que cet immeuble conçu par l’architecte John Portman dispose d’un atrium qu’ils utiliseront comme vitrine pour l’entreprise. Désormais il était clair pour eux que l’architecture peut être attractive et vendeuse (Robert, 2012). Ainsi Jay et sa femme Cindy décidèrent de créer un prix pour récompenser les meilleurs travaux d’architecte, dont le premier fut décerné en 1979. Depuis, chaque année au printemps, un jury d’experts indépendants est chargé de « récompenser le travail d’un architecte ayant démontré à travers l’art de l’architecture une combinaison de talent, de vision et d’engagement qui ont constitué un apport significatif à l’humanité et à son environnement construit » (Peltason & Ong-yan, 2011). Il est composé de 5 à 9 professionnels, experts, critiques de l’architecture invités par la famille Pritzker.
2. La récompense
Une récompense de 100 000 $ est attribuée au lauréat du Pritzker Prize. Si cette somme peut sembler modeste en comparaison avec celle du Praemium Imperial (182 000 $), il n’en demeure pas moins que le Pritzker jouit aujourd’hui d’une notoriété et d’une influence qui lui permettent d’être placé au premier rang. Le lauréat reçoit également un certificat et une médaille de bronze dont on peut lire sur une face l’inscription firmitas, utilitas, venustas (fermeté, commodité, plaisir) en hommage à son auteur l’architecte romain Vitruve, et apercevoir sur l’autre des motifs de l’architecte Louis Sullivan considéré comme le père des gratte-ciels et du modernisme (« Tout savoir sur le prix d’architecture Pritzker », 2019).
3. Profil des lauréats
Quand on observe chacun des lauréats depuis l’existence du prix, on se rend très vite compte qu’il est impossible de dresser un profil type. Les différences sont plutôt bien marquées entre un Thom Mayne (PP 2007) à mi-chemin entre déconstructivisme et Hi-Tech, et un Peter Zumthor (2009) dans le style d’une architecture plus spirituelle, plus encrée dans la matière minérale, ou encore un Jean Nouvel (PP 2008) qui considère la lumière comme « une matière (…), un matériau basique ». A cela s’ajoutent les différences de méthode de travail : Certains travaillent en tant qu’associés comme à l’agence SANAA (PP 2010) et d’autres en leur nom propre ; Rem Koolhaas (PP 2000) se dit ouvert aux injections extérieures qui ouvrent l’esprit tandis que Sverre Fehn (PP 1997) se prétend presque antisocial. En dépit de toutes les divergences – méthodologiques, techniques, etc., il existe bien des convergences. Les plus importantes – car étant la condition sine qua non de l’accomplissement de la carrière de ces architectes – relèvent d’une certaine philosophie : une vision forte, un engagement sans faille pour le métier, une quête permanente de perfection.
4. Vision, Engagement, Perfection
Si chaque architecte a une vision personnelle de son métier, parfois axée sur un simple embellissement de la ville, les lauréats du Pritzker semblent avoir des visions bien plus nobles avec des buts plus grands. Ils cherchent à être des avant-gardistes d’un mouvement, à apporter des changements profonds dans la société, ou à permettre aux gens d’appréhender autrement les espaces à travers leurs sens. « L’architecture se situe aux frontières de l’art et de l’anthropologie, entre la société et la science, entre la technologie et l’histoire. Parfois, la mémoire joue aussi un rôle. L’architecture est aussi une question d’illusion, de symbolisme, de sémantisme et de l’art de raconter des histoires. C’est un étrange mélange de ces choses. Parfois, c’est humaniste, parfois c’est matériel » (Renzo Piano, 2001).
L’autre qualité que l’on retrouve chez les lauréats est leur engagement, leur résilience aux épreuves, leur détermination. Ils prennent souvent le risque de choquer et d’être incompris et vont au bout de leurs idées même si cela demande du temps et de la persévérance. « Pendant nos années d’isolement, quand nous étions en quelques sortes en quarantaine, c’était comme la recherche dans le domaine scientifique. Plus vous faites de recherches plus vous obtenez de résultats. C’était une période difficile et les gens pensaient que je disparaîtrais ou que j’abandonnerais » (Zaha Hadid, 2005).
Enfin, les lauréats font souvent preuve d’un grand perfectionnisme. Pour eux, chaque détail compte et doit être peaufiner suffisamment longtemps pour traduire avec justesse leurs idées. Hormis la qualité réelle des œuvres, il s’agit surtout ici d’un état d’esprit qui vise l’amélioration constante et quasi obsessionnelle de chaque projet. « Je ne commence pas à travailler à partir d’une théorie prédéfinie, mais je suis voué à l’architecture, à la construction, à un idéal de la perfection, exactement comme lorsque, dans mon enfance, je faisais les choses à mon idée – des choses qui devaient simplement tomber juste, pour des raisons que je ne m’explique pas » (Zumthor et al., 1999).
5. Remporter un Pritzker
Il est important de préciser que pour remporter le Pritzker, il faut être proposé dans la liste des candidats par un tiers – architecte, professionnel, expert du domaine – ou se proposer soit même en tant qu’architecte. A cela s’ajoute un talent indéniable du postulant ainsi que les aptitudes que nous avons cité plus haut – vision, engagement, perfectionnisme. Toutefois, d’autres éléments qui sont du ressort de l’image médiatique du candidat entrent implicitement en ligne de compte. (Robert, 2012) qui porte un regard critique sur le Pritzker cite dans son article dix aptitudes pour avoir accès à la célébrité et être éligible à le remporter : Composer un personnage ; Y assortir son apparence ; Revendiquer une pensée indépendante ; Produire 1 ou 2 bâtiments iconiques ; Cacher l’homme d’affaires sous l’artiste ; Infiltrer les institutions ; S’appuyer sur une revue d’architecture ; Enseigner dans une école prestigieuse ; Être de tous les concours ; Participer à des expositions.
En conclusion, le Pritzker Prize est, parmi toutes les distinctions qui existent aujourd’hui en architecture, la plus connue et la plus prestigieuse. Créée depuis 1979, elle récompense toute une carrière dont l’œuvre a eu un impact significatif sur l’environnement construit humain. S’il est impossible d’établir un profil idéal du lauréat, certaines aptitudes demeurent incontournables pour prétendre au précieux sésame : vision forte, engagement constant, quête de perfection, et enfin une image médiatique attrayante.
Références
· Les Pritzker, la saga d’un empire américain. (s. d.). L’Obs. Consulté 26 avril 2021, à l’adresse https://www.nouvelobs.com/design/20190614.OBS14393/les-pritzker-la-saga-d-un-empire-americain.html
· Peltason, R., & Ong-yan, G. (2011). Architectes, Lauréats du Pritzker Prize. 30 ans de créations. La Martinière. 376p.
· Renzo Piano, interview de Robert Ivy, Architectural Record, 10 janvier 2001.
· Robert, R. (2012). Comment gagner le prix Pritzker ? Un regard sur les évolutions du milieu architectural depuis 1979. 147p.
· Tout savoir sur le prix d’architecture Pritzker. (2019, juillet 27). Fondarch. https://fondarch.lu/tout-savoir-sur-le-prix-darchitecture-pritzker/
· Zaha Hadid, interview d’Alice Rawsthorn pour « Frieze Talks », 21 octobre 2005.
· Zumthor, P., Binet, H., Oberli-Turner, M., Johnston, P., Schelbert, C., & Turner, M. O.-. (1999). Thinking Architecture. Birkhauser Verlag AG. 64p.
Images
Médaille du Pritzker. © Pritzker Architecture Prize
Zaha Hadid, PP 2004_Portrait by Steve Double_ Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0)
