Le continent africain regorge d’une grande variété de constructions traditionnelles. Parmi elles, il y en a une qui arrive à conjuguer sur un même terrain architecture, arts décoratifs et organisations sociale, culturelle, cultuelle et défensive. Il s’agit l’habitat Kassena. Loin d’être un simple abri, il est le reflet d’une société structurée et son organisation recèle de subtiles particularités. A travers cet article, nous irons à la découverte de ce peuple et de ses cases singulières, en nous intéressant sur leurs fonctions, leurs systèmes constructifs et leur devenir dans la société actuelle.
1. Le peuple Kassena
A cheval entre le Burkina Faso et le Ghana, les Kassena forment une ethnie bien distincte au sein d’un plus vaste groupe culturel que constituent les Gurunsi. Ils se sont formés aux alentours du XVIè siècle. Issus de diverses origines, notamment les pays Moaga et Bissa ainsi que le village de Kasana, ils occupent un territoire nommé le Kassongo (Dioma et al., 2008). Leurs activités de subsistance sont essentiellement liées à l’agriculture intensive.
Chez les Kassena, et chez les Gurunsi plus largement, chaque village comprend plusieurs groupes de concessions qui forment des quartiers. Composée des foyers polygames, chacune des concessions se compose de plusieurs unités imbriquées les unes dans les autres. (Piesik, 2017). Chaque quartier est une patrilignée[1]. Dans chaque quartier, il existe une grande concession fondatrice (didugo). Les descendants du fondateur font construire les concessions secondaires (soggo) (Hahn, 2000).
2. La concession Kassena
La concession Kassena répond à des logiques sociale, spirituelle et défensive.
« La bouche de la maison », c’est le nom donné à l’entrée principale de la concession. Elle est tournée vers l’Ouest. Elle est du domaine des hommes. Devant elle se trouvent les tombes du fondateur et de ses successeurs. On peut également y trouver un grand arbre qui représente l’ancêtre féminin de la lignée. Tandis que l’Ouest de la maison symbolise la mort, les ancêtres, le crépuscule, l’Est quant à lui représente la naissance, l’aurore, et est du domaine des femmes. En plus de ce axe Est/Ouest, des positions hiérarchiques et sociales se jouent également suivant un axe Nord/Sud : les aînés et les hommes occupent le Nord ; les cadets et les femmes occupe la partie Sud. Chez les Kassena, l’espace est conçu et vécu de manière unifiée, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de séparation entre lieu de vie, lieu de travail, lieu sacré. Tout est lié. L’espace n’est jamais un cadre neutre car chargé de symbolisme et représentant en soi un langage social (Hahn, 2000).
La maison d’habitation, unité principale de la concession, comprend une grande pièce ouvrant sur une cour, et une pièce plus petite dépourvue d’ouvertures, allouée au sommeil et au stockage. En général, une cuisine et une petite cour relevant du domaine de la femme y sont accolées.
La cour est l’espace animé avec diverses activités : jeu, cuisine, repas, préparation, repos, etc. Le parc à bétail siège généralement au centre de la concession masculine, qui est elle souvent entourée de quelques greniers. La cour peut être aussi dédiée à la pratique de certains cultes ou aux rites de passage (mariage, mort, etc.).
Toutefois la structure n’est pas totalement figée : les modules d’une même concession peuvent évoluer en fonction des changements familiaux qui surviennent.
3. Principes de construction
Les concessions Kassena sont un assemblage ou agglomérat de cases rondes et rectangulaires. Les cases rondes sont légères avec des murs minces et des poteaux intérieurs supportant le toit. Plus lourdes, les cases rectangulaires possèdent des murs plus épais portant des poutres massives qui supportent à leur tour la toiture. Les épaisseurs de murs varient de 15 à 45 cm avec des travées pouvant aller jusqu’à 3m. (Doat et al., 1991). Les murs sont construits à même le sol avec la technique de la bauge[2].
Les toitures comprennent un treillage de poutres et branchages croisés supportant une couche de terre. Les planchers ainsi formés, permettent la création d’un niveau supplémentaire, ou simplement l’exploitation de la toiture terrasse comme espace extérieur. Celle-ci est généralement accessible grâce à un tronc d’arbre entaillé faisant office d’escalier extérieur. Certaines cases peuvent être recouvertes de toit en chaume. Des petites ouvertures dans les murs et/ou le toit assurent ventilation et luminosité.
Mais le style des Kassena est également lié à une fonction défensive forte. La configuration permet de protéger des animaux sauvages et de prévenir les menaces des royaumes voisins :
- Un système de hauts murs reliés aux habitations ;
- Pour chaque case, une ouverture basse donnant directement sur un muret frontal ; Ce dispositif expose dangereusement la tête d’un potentiel ennemis qui s’aventurerait dans l’une des cases (Dioma et al., 2008).





4. L'art décoratif Kassena
Chaque épouse possède son petit ensemble de bâtiment. Les concessions féminines ne sont pas mêlées à celles des hommes. Elles sont richement décorées de motifs inspirés du quotidien : empreinte de pas, calebasses, rangées cultivées d’un champ, feuilles de néré, branchage composant un panier, etc. Les décorations se déclinent en incisions, peintures et bas-reliefs. Elles ont pour but de protéger et/ou décorer les cases. Les périodes de décorations ou de réfections représentent également des moments de rencontre et de transmission intergénérationnelle, uniquement réservé aux femmes.
5. L'habitat Kassena aujourd'hui
Comme on peut s’en douter, la mondialisation a eu un fort impact sur la perception de cette culture constructive et les nouvelles aspirations des jeunes populations. « Dès qu’ils en ont les moyens, les Kassena préfèrent aujourd’hui des maisons rectangulaires, à toit de tôle, sans décoration » (Hahn, 2000). A cela s’ajoute l’utilisation du béton perçu comme efficient pour un mode vie plus moderne et aisé (Piesik, 2017). Cependant certaines actions sont ou peuvent être organisées en faveur de la préservation de cet héritage constructif : sensibilisation auprès des jeunes ; création de zones d’urbanisme réglementées comme c’est le cas pour la cour royale de Tiébélé ; relevé des constructions pour mieux les protéger des pathologies ; des actions associatives pour la défense du patrimoine et des réfections périodiques sur les concessions.
En somme, le peuple Kassena a su durant quelques siècles développer une architecture en concordance, avec des principes hiérarchiques et sociaux internes. Il s’agit également d’une architecture vernaculaire défensive tirant partie de ressources locales et de techniques de constructions intelligentes. Leur système de toiture terrasse ainsi que les riches décorations des concessions féminines les distinguent également tout en alliant esthétique et fonctionnalité. Malgré un abandon progressif des nouvelles générations, diverses actions collectives sont mises en place à pour préserver ce riche héritage.
[1] Groupe de personnes se réclamant d’un ancêtre masculin commun.
[2] Technique de construction traditionnelle dans laquelle La terre est posée humide en couches successives, puis laissée à sécher naturellement, ce qui forme des murs épais. Elle est généralement mélangée à de la paille ou d’autres fibres végétales, sans coffrage.
Références
Dioma, J.-C., Kaboré, B., Traoret, A., Dandiga, C., & Gandreau, D. (2008). La cour royale de Tiébélé, Burkina Faso. CRATerre éd.
Doat, P., Bardagot, A.-M., Guillaud, H., Houben, H., Joffroy, T., Rigassi, V., Rollet, P., & Vitoux, F. (1991). Étude sur les savoirs constructifs au Burkina Faso. CRATerre-EAG. https://hal.science/hal-03172429
Hahn, H. (2000). Spatial concepts of the Kassena (Burkina Faso). Anthropos: International Review of Anthropology and Linguistics, 95, 129‑148.
Piesik, S. (2017). Habiter la planète : Atlas mondial de l’architecture traditionnelle et vernaculaire. Flammarion.
Images
Image de partage – Guillaume Colin & Pauline Penot
Plan d’une concession – Illustration adaptée d’après (Hahn, 2000)
Coupe de principe sur une case – Ulrich Yalo
Vue intérieure d’une concession – Rita Willaert
Cour royale de Tiébélé – Rita Willaert
Intérieur d’une concession – Arnaud Delberghe
Vue aérienne – Arnaud Delberghe
Quelques symboles décoratifs – Illustration adaptée d’après
